APPROCHE DE L'AMOUR UNIVERSEL




La vraie question n'est pas : « Comment peut-on aimer tous les hommes ? », mais : « comment peut-on ne pas aimer tous les hommes ? »
L'amour est quelque chose d'aussi naturel que la respiration.
Seule une personne très gravement malade, au bord de la mort, avec les poumons complètement bloqués, peut se demander : « Comment est-il possible de respirer naturellement à chaque instant ?».
Les gens sont très malades, ils sont spirituellement atrophiés, ce sont des moribonds et c'est pourquoi ils se demandent : « Est-il vraiment possible d'aimer tous les hommes ? »
Non seulement c'est possible, mais c'est tout à fait naturel. À vrai dire, il est totalement anormal de ne pas aimer tous les hommes.
Assis dans un lieu public, à quelque distance d'une personne inconnue de vous, regardez cette personne avec une paisible intensité et demandez-vous : « Pourquoi je ne l’aime pas ? »
Posez-vous cette question et écoutez les réponses du mental.
Il se peut qu'en premier lieu surgisse le concept de l'étranger : je ne le connais pas et c'est pourquoi je ne puis l'aimer.
Si vous continuez à vous interroger en vous demandant : « Indépendamment de son caractère d'Étranger, pourquoi est-ce que je ne l'aime pas ? » Des appréciations du genre : « Il ne me plaît pas » peuvent surgir. Alors il importe de vous demander : « Pourquoi est-ce que cette personne ne me plaît pas ? » puis ayant posé cette question, écouter les réponses du mental.
En pratiquant ce genre d'exercice, vous allez peu à peu comprendre que c'est la pesanteur de votre structure mentale qui vous empêche d'aimer spontanément tous les hommes.
Lorsque vous regardez quelqu'un, vous ne le regardez pas avec un regard neuf. C'est un vieux regard que vous portez sur lui. Un regard lourd de tout votre conditionnement, de votre éducation, de vos conceptions, de vos préjugés, de vos préférences caractérielles.
Par cet exercice, il faut apprendre à sentir l'épaisseur mentale, au travers de laquelle vous voyez autrui.
Dès lors, il vous est aisé de comprendre que pour libérer l'amour, il suffit d'abandonner votre carapace mentale.
En abandonnant cette carapace mentale, vous allez retrouver l'innocence enfantine du regard.
Un enfant s'il n'est pas déjà déformé par l'éducation, s'il a appris à avoir des rapports libres et confiants avec les adultes va avec confiance et amour vers le premier inconnu.
C'est cette innocence de l'amour spontané qu'il faut retrouver.
La carapace mentale, qui s'interpose entre vous et votre vision de l'autre, c'est ce que l'on appelle communément l'ego.
Cet ego, ce moi psychologique, est composé d'un ensemble sans cesse récurrent de pensées spécifiques.
Ces pensées ont pour base l'identification à l'homme, à partir de cette identification à l'homme, identification qui nous isole des autres et s'exprime couramment de la sorte : « Je suis un homme ». « Je suis M. ou Mme Untel » - « Je suis tel ou tel genre d'individu ». À partir donc de ce nœud d'ignorance qu'est l'identification, la superstructure du moi psychologique se construit.
La structure psychologique repose sur le sentiment de différenciation : « Je suis ainsi, donc je ne suis pas ainsi » - « Je suis une femme, donc je ne suis pas un homme » - « Je suis un Européen, donc je ne suis pas un Africain » - « Je suis un ouvrier, donc je ne suis pas un patron » - « Je suis un chrétien, donc je ne suis pas un bouddhiste ».
Le sentiment de différenciation engendre la formation d'un ensemble de jugements de valeur : « Je suis pour ceci, donc je suis contre cela » : par cet ensemble de processus, l'ego se construit dès l'enfance et s'alimente tout au long de la vie.
Pour que l'amour universel jaillisse et pour que l’ego disparaisse, les pensées- sentiments d'identification physique et mentale, ainsi que les pensées-sentiments de différenciation, doivent être dissoutes. Cette dissolution n'implique, aucun arrêt définitif du mental, elle signifie seulement la fin de la croyance qui nous fait dire : « je suis une individualité humaine séparée des autres. » Il s'ensuit qu'en cessant de vous identifier au corps et au psychisme de l'homme, vous ouvrez les portes de l'amour. Il ne peut y avoir d'égoïsme en celui qui cesse de s'identifier au corps et au psychisme humain.
L'égoïsme consiste à tout ramener aux intérêts de l'individualité humaine, il ne peut donc y avoir d'égoïsme lorsque vous savez que vous n'êtes pas une individualité humaine.
À la désidentification vis-à-vis de l’homme, l'identification vis-à-vis de l'Unique Réalité succède.
S'identifier à l'homme c'est croire que l'on est une petite individualité isolée. À cause de cette croyance illusoire que constitue l'identification à l'homme, nous pensons être séparés de l'Unique Réalité.
Psychologiquement nous faisons l'expérience de nos croyances, il s'ensuit qu'en l'état d'identification à l'homme, nous faisons l'expérience d'être une individualité séparée. Bien que cette croyance soit dépourvue de tout fondement, elle nous amène à faire l'expérience de l’ego. Expérience qui se caractérise par une ignorance de l'Unique Réalité, dont nous sommes inséparables.
Il faut donc cesser de s'identifier à l'homme, pour ensuite nous identifier à la Réalité Unique.
Ce faisant, nous dissipons l'ignorance pour faire l'expérience de la Connaissance.
La Connaissance totale englobe le manifesté et le non-manifesté. En elle nous savons que nous sommes à la fois l’Éternité immuable du non-manifesté et la phénoménologie mouvante du manifesté.
Nous ne sommes pas cela en sa totalité bien sûr. Mais notre réalité est inséparable et indissociable de cette Réalité Unique et tout englobante.
Nous sommes Un avec Dieu et avec le Cosmos.
Une telle connaissance met fin au sentiment de séparativité et de ce fait elle est en relation directe avec le surgissement de l'amour universel.
Installant en vous cette Connaissance, qui n'est autre que la prise de conscience de la Réalité, lorsque vous regardez quelqu'un vous le voyez comme une partie de vous-même.
S'il est évident que vous êtes présent dans un véhicule humain et qu'une autre personne constitue un autre véhicule humain, vous percevez que l'ensemble de tous les véhicules, de tous les individus, de la nature et du Cosmos, forme un tout organique indissociable.
Dès lors, tout que ce vous faites aux autres, c'est à vous-même que vous le faites.
Aimer spontanément tous les êtres que nous rencontrons est donc une résultante de l'effacement de l’ego.
C'est l’ego qui nous fait croire que nous sommes séparés d'autrui. C'est l’ego qui porte tout un ensemble de jugements de valeur nous isolant des autres. C'est l’ego qui nous empêche d'aimer d'une manière universelle et spontanée.
Enlever le voile du réel est très simple : il faut commencer par prendre conscience de l'existence de ce voile. Puis ensuite vous apercevoir que si vous faites abstraction de toutes les appréciations de l'ego et demeurez face à autrui en un état d'attention réceptive, il en résulte naturellement et spontanément, le jaillissement de l'amour.
Autrui vous fait face : vous le regardez, votre mental ne juge pas, il est éminemment réceptif... Cette réceptivité vous amène à une compréhension profonde de l'autre et avec cette compréhension vient l'amour...
C'est si simple, si naturel et si évident qu'il est triste d'être obligé d'expliquer cela. L'homme est devenu tellement artificiel, tellement égotique, qu'il a perdu le sens de l'amour.
L'amour universel n'a rien à voir avec une espèce de sentimentalisme stupide, qui essayerait de nous faire croire que tout le monde est beau et gentil.
Nous sommes parfaitement conscients de l'égoïsme et de la bêtise, de la bassesse, de la vulgarité, de la vanité et des autres sentiments tellement répandus.
Mais nous les voyons chez les autres comme faisant partie de nous-mêmes, puisque rien n'est séparé de nous.
Nous les acceptons comme des choses inévitables, dans ce niveau d'évolution qu'est la condition humaine.
Nous étions non-Éveillé et nous sommes maintenant Éveillés. Ils sont non-Éveillés et leur véhicule en cette vie ou en une autre finira par devenir véhicule d'Éveil.
La constatation de toutes les inconsciences et toutes les imperfections ne peut nous emplir de mépris, puisque nous en sommes inséparables et que le mépris implique la séparation d'avec l'objet de notre mépris.
Plus la personne qui nous fait face est négative, plus notre amour se teinte de compassion.
Nous l'aimons malgré ses défauts et nous la plaignons pour l'existence de ceux-ci.
Même si une personne nous paraît entièrement négative, nous l'aimons pour la présence de la conscience qui est en elle. Cette conscience unique vibre silencieusement en nous, comme elle vibre en elle. Cette Conscience Divine qui est notre conscience et qui demeure enfermée dans son obscur véhicule.
Ce n'est pas et ce ne peut être les défauts d'autrui que nous aimons, c'est l'essence consciente d'autrui que nous aimons et Sa manifestation individuelle péniblement appelée à la perfection, quelle que soit son obscurité actuelle. Tout véhicule humain est appelé à se perfectionner par le jeu des incarnations successives.
L'amour universel n'implique aucune passivité. Si nous devons tuer plusieurs tortionnaires pour délivrer des victimes, nous le ferons sans hésitation. En toute circonstance, nous ferons ce que nous dicte la conscience morale.
Si ce que nous dicte la conscience morale en certaines circonstances peut nous amener à nous opposer très fermement à autrui et meure parfois à tuer son corps physique, cela ne signifie aucunement que nous n'aimons pas celui que nous tuons.
En cette action violente, dictée par la volonté Divine qui s'exprime en nous par la conscience morale, nous sommes un instrument du destin.
Ce qui doit être accompli est accompli, mais cela n'a aucun rapport avec le fait que notre cœur demeure ouvert. Nous aimons celui que nous sommes obligés de tuer, nous l'aimons avant sa mort et après.
Étant donné que notre amour demeure entier, nous n'avons pas besoin de pardonner à nos ennemis, car si nous sommes parfois obligés d'avoir des ennemis, ceux-ci ne sauraient jamais être pour nous un objet de haine.
Nous aimons ceux à qui nous devons nous opposer par devoir moral et de ce fait, dès que les circonstances le permettent, nous pouvons à nouveau rétablir des liens fraternels avec eux.
De telles considérations peuvent paraître abstraites à ceux dont les sentiments sont enfermés dans le carcan de l’ego, mais en réalité il n'en est rien. Vous constaterez par vous-même qu'une telle sorte d'amour jaillit, dès que vous cessez d'aimer au travers des structures déformantes de l’ego.
L'amour est un sentiment et le fait de s'opposer à certaines personnes relève du domaine des actes. Si vos actes sont accomplis de manière non passionnelle, avec la simple sensation d'accomplir votre devoir moral ; il est tout à fait normal que vous aimiez ceux que vous êtes obligés de momentanément considérer comme des ennemis au niveau de l'action.
Ainsi nous nous apercevons que le détachement dans l'action est également en relation directe avec l'amour universel. Si notre action est passionnelle, il nous sera impossible d'aimer tous les hommes, car n'importe quel type d'action rencontre toujours des opposants. C'est seulement la passion entachant l'action qui empêche d'aimer les ennemis, mais non point l'action nous opposant à eux. Si nous comprenons cela, nous pourrons tout à la fois nous opposer à certaines personnes avec une extrême rigueur, au niveau de l'action, tandis que nous aimons ces personnes, au niveau des sentiments.
Une telle attitude ne saurait provoquer en nous aucune espèce de dualité déchirante, car nous aimons autrui sans attachement et le mal que nous combattons dans nos ennemis, sous l'inspiration de la conscience morale ou de la spontanéité découlant de l'Éveil ; c'est le mal universel, dont ces personnes ne sont que l'instrument passager.
Ce mal universel c'est l'obscurité de nos propres ténèbres, qui sont intrinsèques la manifestation Cosmique. Même si nous devons détruire le corps physique de certains ennemis, en ce faisant nous leur voulons le plus grand bien.
Nous devons nous opposer au mal pour éviter son extension, mais en combattant ceux en qui le mal se manifeste, nous n'attendons qu'une chose : qu'ils prennent conscience du mal qui est en eux, afin qu'à leur tour ils deviennent à nos côtés les ennemis du mal.
Avec celui qui est habité par l'amour universel, la réconciliation est toujours facile. Il suffit à l'individu qui a été son ennemi de cesser son attitude négative, pour que l'adepte puisse aussitôt et avec joie, lui manifester concrètement l'amour qu'il n'a jamais cessé d'éprouver pour lui, au niveau des sentiments.
Il nous reste maintenant à préciser une dernière chose : étant donné que l'amour est ineffable, parler de l'amour c'est toujours effectuer une démarche artificielle, qui se révèle, si nous allons au fond du problème, inexacte.
Nous parlons de l'amour, car c'est en fin de compte la seule manière que nous avons de désigner le sentier pour le débutant.
Cependant, nous devons ajouter ceci : quand le véritable et universel amour s'est éveillé, il ne porte plus le nom d'amour.
Nous voulons dire par là que celui qui aime d'une manière universelle ne dit pas « J'aime ». Dire « J'aime » c'est émettre une pensée au sujet de l'amour. C'est une simple production du mental cherchant à enrober et à s'approprier l'amour.
Pour qui connaît l'amour, en son ineffabilité, cette pensée ne jaillit plus. L'amour est pour l'adepte aussi naturel que la respiration et de même que celui qui respire ne déclare pas constamment « Je respire, je respire », l'adepte ne pense ou ne dit pas constamment « J'aime ».
Dans le silence de l'amour ineffable, il n'y a aucune affirmation mentale de l'amour.
Il est important de dire cela, car celui en qui s'éveille l'amour universel tomberait dans un labyrinthe construit par le mental, s'il s'imaginait qu'aimer consiste à penser « J'aime ». S'imaginant cela il s'efforcerait de constamment penser « J'aime ».
Une telle manière de faire constitue une impasse qui nous éloigne radicalement de l'amour véritable.
Ce qu'est l'amour véritable nous ne pouvons le dire, puisque l'amour est ineffable.
Le seul chemin qui existe consiste, après avoir compris et surtout senti intérieurement ce que désignait le mot amour, puis après avoir déblayé les obstacles mentaux empêchant le jaillissement de l'amour, de laisser s'installer ce quelque chose d'inexprimable, qui est imparfaitement appelé amour.
Quand vous pensez, « J'aime », vous êtes dans la pensée. Quand vous aimez, vous ne pensez pas « J'aime ».
Ainsi celui qui aime du plus haut amour ne pense pas « J'aime ». S'il parle de l'amour, c'est toujours pour désigner le chemin à autrui. En effet, comparant son état d'esprit à celui du profane englué dans son ego, il ne trouve rien d'autre à dire, pour distinguer ce qui différencie les deux perspectives intérieures, que le mot « amour ».
Le mot amour est la clef d'un château, ce n'est pas un château.
Il faut utiliser le mot pour aider à faire l'expérience de ce qui dépasse tous les mots.
De même, nous avons parlé du sentiment d'unité nous reliant à autrui, de la désidentification et du détachement. Tout cela ne saurait que se situer au niveau des mots.
Dans les premières expériences de l'amour il y a le mot amour, de même dans la première expérience de l'unité cosmique il y a la pensée : « Autrui fait partie de moi-même. » Pareillement encore dans la première expérience de la désidentification et du détachement il y a une formulation mentale à ce sujet. Par la suite, lorsque l'Éveil s'installe véritablement et que tout cela : amour, désidentification, connaissance transcendante, unité cosmique, détachement, deviennent spontanés et naturels, il n'y a plus aucune pensée à ce sujet et c'est pourquoi l’Éveil est totalement inexprimable.
Répétons-le : « C'est seulement dans ses rapports avec le non Éveillé que l'Éveillé utilise des mots pour designer, d'une manière forcément inadéquate, l'ineffabilité silencieuse, simple et naturelle de son état ».


Texte issu de : Eric Tolone, Approches de la mystique (en téléchargement ici).

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