APPROCHE DE LA SENSIBILITÉ




Tout développement de la sensibilité doit s'accompagner d'un développement parallèle de la maîtrise de cette sensibilité. Il est important de clairement comprendre cela et de savoir que le développement de la sensibilité seul ne contient aucune fin en soi.
Nous vivons dans un monde inférieur dur et obscur, au sein d'un tâtonnement indécis de la vie et d'une alternance constante entre la vie et la mort. La nature tout entière est emplie de cruauté évidente et constante. Observez la vie sauvage, voyez comme sans cesse les espèces s'entredévorent sans pitié. L'homme ne survit que par une destruction incessante. Si votre cœur n'est pas carapaçonné contre cette dure réalité, il se déchirera.
N'idéalisons pas l'homme, il est violent, dur, cruel et égoïste. Pouvez-vous passer une journée sans tuer ou faire tuer des animaux afin de les manger, détruire des plantes, tuer des insectes, abîmer la nature.
Le végétarien, direz-vous, évite le meurtre des animaux. Mais quel végétarien n'est pas pour la destruction de la vermine qui, en dépit de sa taille, est une forme de vie respectable ? Quel végétarien ne se nourrit pas de la destruction de multiples plantes ? Quel végétarien ne participe pas et ne bénéficie pas d'une civilisation qui n'a pu s'édifier que sur d'immenses hécatombes animales et végétales ?
Nous portons en nous une aspiration à l'amour universel de toutes les formes de vie. Cette aspiration témoigne d'une nostalgie d'un monde supérieur dont nous avons déchu en involuant dans la matière. Mais la vérité est que cet amour universel qu'il nous faut pourtant développer, ne pourra pas s'exprimer dans ce monde qui est le nôtre. Pour vivre ici-bas nous devons carapaçonner notre cœur, nous devons devenir dur.
La vie deviendrait impossible, pour celui qui par le développement d'une grande sensibilité, ne supporterait plus la moindre dispute, la moindre incompréhension entre les êtres humains, pour celui qui refuserait de tuer le moindre insecte, pour celui qui refuserait de détruire les plantes pour se nourrir.
Le développement de notre sensibilité doit donc s'accompagner d'une capacité d'être dur et insensible quand les circonstances l'exigent. En bref notre sensibilité doit être une sensibilité contrôlée.
Nous devons d'une manière qui n'est point paradoxale, mais complémentaire être capables d'aimer tous les êtres vivants et de tuer quand la nécessité l'exige un grand nombre d'hommes et d'animaux sans hésitation et sans remords. Quiconque ne progresse pas dans cette voie faite à la fois d'une ouverture sans limites du cœur et d'une capacité de fermeture insensible. Quiconque ouvre de plus en plus son cœur et raffine de plus en plus sa sensibilité, sans cultiver sa capacité de dureté et fermeture volontaire à toute sensiblerie, devient de plus en plus fragile et inadapté vis-à-vis de la réalité du monde.
Il existe des mondes hyper physiques et supérieurs dans lesquels l'amour sans limite peut s'épanouir sans entrave, et dans lesquels la dispute, l'incompréhension, l'animosité, le meurtre, la souffrance et la destruction n'existent plus. Mais il faut être réaliste, vous ne vivez pas dans un de ces mondes-là. Votre véhicule temporel doit être façonné en fonction du contexte dans lequel vous vivez. Vivant dans un monde dur, vous devez être capable de dureté.
Cependant, le monde d'ici-bas n'est pour vous qu'un exil, voici pourquoi sans la carapace d'une capacité de dureté volontaire vous devez cultiver un amour illimité et une grande sensibilité. Ce développement du cœur est un passeport pour un monde meilleur après la mort. Car en vérité, après la mort, le contenu de votre cœur vous attire vers une sphère correspondant à ses contenus.
Comment donc parvenir à posséder une capacité de dureté et de fermeture tout en cultivant l'amour ?
C'est possible grâce au détachement. Celui qui est détaché ne pleure sur aucune créature. Il peut devenir totalement insensible et totalement indifférent.
Amour et détachement sont donc complémentaires. Par l'amour nous ouvrons notre cœur. Par le détachement nous demeurons capables de le fermer volontairement.
Le précepte final est donc le suivant : « Aimez tout, mais ne vous attachez à rien ».
L'amour seul, s'il n'est pas corrigé par le détachement, devient une faiblesse.
Aimer sans s'attacher, telle est la clé qui nous ouvre la porte de la maîtrise existentielle.


Texte issu de : Eric Tolone, Approches de la mystique (en téléchargement ici).